Maurice est notre maison et l'international est devenu un autre pilier stratégique

06/10/2025

Plus gros conglomérat du pays, le groupe IBL a brassé un chiffre d’affaires de Rs 120 milliards au 30 juin 2025. Sa croissance résulte d’une double dynamique : un solide ancrage sur le marché local et le succès de sa stratégie d’internationalisation, avec l’international contribuant à 54 % de ses revenus.

 

Dans cet entretien exclusif, Arnaud Lagesse, CEO d’IBL, lève un coin de voile sur la stratégie d’expansion du groupe. Il commente aussi le climat des affaires et partage sa vision pour voir le pays retrouver pleinement sa place de référence économique et sociale dans la région.

 

Vous dirigez aujourd’hui le plus grand conglomérat de Maurice, avec un chiffre d’affaires ayant dépassé symboliquement la barre des 100 milliards de roupies en 2024. Comment qualifiez-vous aujourd’hui l’impact économique d’IBL sur le pays et ses secteurs clés ? Et, au-delà, quels sont les fondements de son modèle économique qui expliquent sa performance et le distinguent des autres groupes de la région ?

 

IBL est avant tout un groupe mauricien, solidement enraciné dans son pays. Depuis des décennies, nous accompagnons le développement de Maurice en contribuant, aux côtés d’autres acteurs, à la vitalité de secteurs essentiels de l’économie. Avec plus de 19 500 collaborateurs sur l’île, nous figurons parmi les grands employeurs du pays et l’un des principaux contributeurs fiscaux, avec Rs 7,4 milliards d’impôts nets versés en 2024/25. Cette place s’accompagne d’une responsabilité : celle de continuer à servir notre pays dans la durée, avec engagement et constance.

En parallèle, notre croissance dépasse désormais les frontières. Nous restons fièrement mauriciens, mais nous sommes devenus un acteur régional et africain. Aujourd’hui, 54 % de nos revenus proviennent de l’international, en particulier d’Afrique de l’Est, de La Réunion et des Seychelles, et 72 % de notre croissance est générée hors de Maurice. Cette expansion rejaillit sur notre île : elle renforce notre compétitivité, ouvre des perspectives à nos talents et ancre davantage Maurice comme hub stratégique dans la région.

Sur le plan financier, l’exercice clos en juin 2025 illustre cette dynamique : notre chiffre d’affaires a atteint Rs 120,8 milliards – soit 2,4 milliards d’euros – en hausse de 19 % par rapport à 2024. Ces résultats confirment que nous sommes sur la bonne trajectoire, à la fois stratégique et financière.

Ce qui nous distingue, c’est la clarté et la cohérence de notre modèle. Nos activités touchent chaque jour la vie de millions de personnes, que ce soit à travers les biens de consommation que nous distribuons, nos services de santé et d’assurance, ou encore nos activités industrielles, logistiques, immobilières et hôtelières. De Maurice au Kenya en passant par La Réunion et désormais les Seychelles, nous faisons partie du quotidien des familles et des communautés.

IBL ne se contente donc pas de participer à l’économie : nous contribuons à la construire, en créant de la valeur durable pour nos clients, nos collaborateurs, nos partenaires, les communautés et le pays.

En 2024, 51 % du chiffre d’affaires d’IBL provenait déjà de l’international, porté à la fois par des acquisitions ciblées et une croissance organique sur plusieurs marchés. Votre stratégie Beyond Borders, annoncée en 2021 et longtemps présentée comme une vision, est aujourd’hui une réalité concrète. Comment s’articule cette dynamique d’expansion hors de Maurice et quelles en sont, selon vous, les principales opportunités — qu’il s’agisse de vos secteurs actuels ou de nouveaux domaines de développement — mais aussi les défis à relever ?

Au départ, Beyond Borders était une vision : celle d’un groupe qui consolide sa croissance à Maurice tout en affirmant progressivement sa présence dans la région. Quatre ans plus tard, cette vision s’est matérialisée. Mais cette ouverture ne se fait pas en opposition à notre ancrage : au contraire, elle le renforce.

Nous avons pris des positions solides dans des marchés soigneusement choisis, notamment au Kenya, où nous avons des bureaux, afin d’être encore plus proches des réalités quotidiennes de nos opérations régionales. Cela fait partie de nos principes – d’être « local, internationally ».

Notre expansion repose sur un autre principe simple : nous concentrer sur les secteurs où nous avons une expertise reconnue et la capacité de créer de la valeur durable. C’est ce qui nous a guidés, en 2022, vers une prise de participation majoritaire dans Naivas, la première chaîne de supermarchés kényane, puis en 2023 dans Run Market à La Réunion. Ces enseignes, aux côtés de Winners, forment aujourd’hui notre cluster Retail, qui reste le principal moteur de croissance du Groupe.

Nos activités Healthcare – HealthActiv à Maurice et Harley’s au Kenya – illustrent également notre stratégie de régionalisation et la création progressive d’un véritable hub intégré de distribution de produits médicaux et pharmaceutiques sur l’axe Maurice/Afrique de l’Est. De la même manière, Phoenix Beverages étend son empreinte régionale : l’acquisition de Seychelles Breweries en 2025 vient compléter le hub régional formé avec Edena à La Réunion et Kenyan Originals à Nairobi, aux côtés de leurs activités mauriciennes.

Les opportunités qui s’offrent à nous concernent à la fois le renforcement de notre présence dans les territoires où nous opérons déjà et une entrée sélective dans de nouveaux marchés où notre modèle peut créer de la valeur.

Bien sûr, l’expansion internationale comporte ses défis : concurrence accrue, complexité des chaînes logistiques, risques financiers et monétaires, et environnements réglementaires en constante évolution. Mais notre approche reste sélective et disciplinée, et nous nous appuyons sur des équipes locales solides pour sécuriser notre croissance et renforcer notre résilience.

Ces investissements nous permettent à la fois d’élargir notre empreinte et de renforcer nos savoir-faire. Ce n’est plus seulement une croissance en taille : c’est une transformation en profondeur qui nous rend plus disciplinés, plus efficaces et plus connectés à la région.

Avec plus de 200 millions de dollars investis en 2022, quelles en sont aujourd’hui vos priorités envers l’Afrique, et qu’implique concrètement le « plan Africain » d’IBL, dans les prochaines années, plus précisément en termes de modèle de développement, partenariats locaux etc. ?

Nos investissements en Afrique dépassent désormais largement les 200 millions de dollars évoqués. Ils s’inscrivent dans une stratégie qui ancre IBL et Maurice au cœur d’un développement régional couvrant l’océan Indien et l’Afrique de l’Est. Concrètement, le plan africain d’IBL repose sur trois piliers. Le premier, c’est la consolidation de nos acquis : nous voulons renforcer la performance des entreprises déjà intégrées et assurer leur compétitivité à long terme. Le deuxième, ce sont les partenariats locaux : nous privilégions des alliances solides avec des entrepreneurs et des institutions qui connaissent mieux leur marché que quiconque. Enfin, le troisième pilier, c’est la sélectivité. Nous restons à l’affût d’opportunités, mais nous plaçons la barre très haut pour choisir les projets qui correspondent à notre savoir-faire et à notre vision de création de valeur durable.

IBL a fait le choix de céder la majeure partie de sa participation dans AfrAsia Bank à Access Bank UK, qui détient désormais 76 % du capital, tout en conservant une part minoritaire. On comprend que cette décision stratégique s’inscrit dans votre volonté de réaligner vos investissements et de libérer des ressources pour soutenir la croissance régionale dans le cadre de la stratégie Beyond Borders. D’une part, pouvez-vous nous donner une idée de l’ampleur financière de cette transaction et expliquer en quoi ce repositionnement traduit une redéfinition du rôle d’IBL dans le secteur bancaire mauricien ?

Cette décision traduit avant tout une discipline stratégique : sortir d’activités qui ne sont plus en ligne avec nos priorités pour réallouer nos ressources vers des secteurs où nous avons un avantage compétitif clair. C’est ainsi que nous renforçons notre solidité financière et nous donnons les moyens de nos ambitions.

Avec AfrAsia, nous avons accompagné une réussite mauricienne pendant 17 ans : la banque est aujourd’hui la troisième plus grande du pays, bien positionnée sur un segment de niche à forte valeur ajoutée, et nous sommes fiers d’y avoir contribué.

Pour IBL, il s’agit d’un repositionnement. En cédant la majorité de notre participation à Access Bank UK pour 117 millions USD, tout en conservant une part minoritaire, nous avons pris une décision qui correspond à notre stratégie de recentrage. Nous restons engagés en tant qu’actionnaire minoritaire, mais nous redéfinissons notre rôle dans le secteur bancaire mauricien afin de mieux aligner nos ressources sur les ambitions de développement du Groupe.

Vous affichez l’ambition de générer d’ici 2030 plus de 60 % de vos revenus à l’international et de hisser IBL parmi les acteurs de référence en Afrique de l’Est et dans l’océan Indien. Dans le même temps, la maîtrise de la dette et le rééquilibrage du portefeuille figurent parmi vos priorités. Comment conciliez-vous cette discipline financière avec vos objectifs de croissance régionale, et quels choix stratégiques êtes-vous prêts à faire — nouvelles cessions, arbitrages ou investissements ciblés — pour atteindre ce cap sans perdre votre rôle de pilier de l’économie mauricienne ?

Maurice est et restera notre maison, et notre expansion dans la région et en Afrique renforce en même temps notre solidité et notre rôle d’acteur économique et social à Maurice. Pour ce faire, notre ambition d’ici 2030 est de générer plus de 60 % de nos revenus à l’international et consolider la position d’IBL comme un acteur de référence en Afrique de l’Est et dans l’océan Indien. En 2024, nous étions placés 66ème des 500 plus grands groupes africains. Mais nous savons qu’aucune croissance n’est durable sans une gestion rigoureuse de nos finances.

C’est pourquoi nous tenons une discipline stricte sur deux fronts : maîtriser notre dette et veiller à ce que chaque investissement crée une vraie valeur pour le Groupe. Ces dernières années, nous avons déjà fait des choix importants, en cédant certains actifs non stratégiques pour renforcer nos pôles prioritaires.

Pour atteindre notre cap, nous restons ouverts à toutes les options : des cessions sélectives, des arbitrages, mais aussi des investissements ciblés là où nous voyons un potentiel de croissance durable.

Ce qui ne change pas, c’est notre rôle et notre engagement envers Maurice. Même en développant notre empreinte régionale, nous continuerons à être un pilier de l’économie nationale, à créer de l’emploi, à investir dans les talents et à soutenir l’innovation. C’est cet équilibre entre expansion régionale et responsabilité locale qui fait la force du modèle IBL.

Justement, si l’on revient à Maurice : IBL, aujourd’hui pilier du développement économique national, semble davantage concentré sur ses développements hors de Maurice que sur le marché local. Faut-il en conclure que l’île ne représente plus un véritable potentiel de croissance pour le groupe ?

Au contraire, Maurice demeure et demeurera toujours le socle du Groupe. Aujourd’hui encore, près de 46 % de nos revenus y sont concentrés. Dire que l’île n’offre plus de potentiel de croissance est faux ; IBL continuera d’y investir solidement.

Pour ne citer que quelques exemples, en quelques années seulement, Phoenix Beverages a modernisé ses lignes d’embouteillage pour plusieurs milliards de roupies. Lux Island Resorts a construit le LUX* Grand-Baie, l’un des fleurons de l’hôtellerie mauricienne. Dans l’immobilier, nous soutenons les projets d’Azuri et d’Anahita, qui contribuent à redessiner le paysage de la côte est. Alteo développe également l’agriculture vivrière pour renforcer la sécurité alimentaire du pays. Dans la santé, notre présence s’élargit avec prudence via notre pôle Life Together, et dans le Retail, Winners poursuit la rénovation de son réseau à travers l’île, tout en augmentant ses points de vente.

Notre expansion dans la région et en Afrique de l’Est est un choix stratégique, soutenu par mon Conseil d’Administration, nos actionnaires et des institutions financières. Ce mouvement est naturel pour un groupe de notre taille qui cherche à diversifier ses revenus et à saisir de nouvelles opportunités. Les grandes marques internationales nous font confiance dans ce processus, comme Diageo aux Seychelles ou Coca-Cola à Maurice, aux Seychelles et maintenant à La Réunion, et nous voyons une belle dynamique se développer sur ces marchés.

IBL est né à Maurice, et notre groupe restera un acteur clé du développement économique et social du pays. Mais notre avenir se construit aussi au-delà de nos frontières : Maurice est notre maison, et l’international est devenu un autre pilier stratégique qui nous permet d’avancer plus fort, ici comme ailleurs.

Notre rôle et notre impact sur le pays ne se mesurent pas seulement en chiffres. Nous voyons la durabilité comme un levier essentiel de création de valeur à long terme. Par exemple, en mars 2025 nous avons initié le premier Responsible Business Summit, une plateforme conçue pour repenser la durabilité comme un engagement collectif pour une action plus significative face aux défis sociaux et environnementaux. Quatre des plus grands groupes mauriciens se sont joints à nous pour accélérer leurs propres démarches et encourager un changement plus large. Notre engagement pour notre pays se traduit aussi par des actions très concrètes en faveur des communautés vulnérables, notamment à travers la mission de la Fondation Joseph Lagesse qui lutte depuis des années contre la pauvreté de manière durable.

Or, ces derniers temps, au-delà des perspectives économiques, Maurice traverse une zone de turbulences : crise de gouvernance à la Banque de Maurice, soupçons de corruption, tensions politiques… Dans quelle mesure ce climat risque-t-il, selon vous de ternir durablement l’image du pays auprès des investisseurs étrangers et de fragiliser son attractivité ? Et comment un groupe comme IBL, qui se veut vitrine du secteur privé mauricien, intègre-t-il ce risque dans ses choix d’investissement ?

Nous vivons dans un monde où la réputation d’un pays est aussi importante que ses atouts économiques. Maurice a beaucoup d’atouts : sa stabilité, son capital humain, son ouverture. Mais il est vrai qu’il est toujours nécessaire de renforcer la transparence et la responsabilité.

Pour attirer des investisseurs et bâtir la confiance, nous devons élever nos standards. C’est un effort collectif : État, secteur privé et société civile. IBL, pour sa part, s’engage à jouer ce rôle de manière efficace, en intégrant les meilleures pratiques de gouvernance et de durabilité.

Cette fragilité se reflète d’ailleurs dans les chiffres : les flux d’IDE bruts à Maurice ont reculé à Rs 4,8 milliards au premier trimestre 2025, contre Rs 6,4 milliards un an plus tôt, et se concentrent toujours majoritairement dans l’immobilier résidentiel, loin devant les secteurs productifs, avec des capitaux venant surtout de France et d’Afrique du Sud. Quel regard y jetez-vous et est-ce que selon vos analyses, Maurice attire aujourd’hui les bons investissements pour soutenir son développement à long terme ? Et, quel rôle un groupe comme IBL peut-il jouer pour réorienter ces flux vers des secteurs réellement porteurs et créateurs de valeur économique ?

Les chiffres montrent qu’une grande partie des flux d’IDE vers Maurice reste orientée vers l’immobilier résidentiel. Ce n’est pas nouveau et cela reflète en partie l’attrait unique de notre île en tant que destination de vie. Mais si nous voulons bâtir une croissance durable, il est essentiel d’attirer davantage de capitaux vers des secteurs productifs – ceux qui créent de l’emploi, qui renforcent nos compétences locales et qui génèrent de la valeur ajoutée dans le long terme.

Des secteurs comme l’agro-industrie, l’énergie renouvelable, la logistique, la santé ou encore les services financiers et technologiques sont des leviers évidents pour l’avenir de Maurice. C’est là que réside notre enjeu collectif : montrer que notre pays peut être non seulement un lieu où il fait bon vivre, mais aussi un terreau d’innovation, de productivité et de talents.

Chez IBL, nous essayons d’apporter notre contribution dans cet esprit. Nous investissons dans des pôles qui touchent directement le quotidien de la population et l’avenir du pays : la distribution alimentaire, la santé, l’énergie renouvelable, l’immobilier productif, l’hôtellerie ou encore la logistique. En diversifiant notre portefeuille et en bâtissant des plateformes solides, nous montrons qu’il est possible d’orienter les investissements vers des activités qui soutiennent à la fois la croissance économique et le progrès social.

L’immobilier résidentiel a bien sûr sa place, mais il doit s’inscrire dans une économie plus équilibrée. Le véritable défi, pour nous tous – acteurs privés comme pouvoirs publics – est de tracer ensemble cette voie et de démontrer que Maurice peut et doit rester une terre d’avenir pour sa jeunesse et pour les générations futures. Dans ce cadre, IBL entend rester force de proposition et partenaire du développement national, aux côtés de l’État. La diaspora et de nombreux étrangers continuent par ailleurs de voir en Maurice un lieu attractif pour investir, travailler, prendre leur retraite ou élever leurs enfants.

Quoi qu’il en soit, on assiste aussi à une vague de grandes transactions sur le plan local — fusion ENL-Rogers en ER et bien sûr le rachat d’AfrAsia Bank par Access Bank UK… Ces mouvements traduisent-ils, selon vous, une consolidation nécessaire du paysage économique ou, au contraire, un risque de concentration excessive et de dépendance accrue vis-à-vis d’investisseurs étrangers ? Quel impact réel estimez-vous sur la compétitivité de Maurice à long terme ?
La cession de la majorité de notre participation à AfrAsia Bank à Access Bank UK ouvre une nouvelle étape : elle donne à la banque une dimension internationale supplémentaire, cohérente avec notre vision de long terme. Je suis convaincu que l’expérience internationale et l’expertise financière qu’apporte Access Bank seront positives non seulement pour AfrAsia, mais aussi pour ses clients, ses employés, l’ensemble de ses actionnaires et pour notre juridiction qui a besoin de voir de grands groupes internationaux y croire.

Plus largement, Maurice est et doit rester une économie ouverte. Je dirais même que nous devons accélérer notre ouverture vers le monde. Les fusions et acquisitions font partie de la vie des affaires, et dès lors qu’elles se font dans la transparence, sous l’œil des autorités compétentes, elles ne posent pas de problème. Je ne crois pas à un risque de concentration excessive. Même si notre marché est de petite taille, la concurrence reste vive dans les secteurs clés – banque, hôtellerie, immobilier, distribution, services financiers, entre autres.

En réalité, ce type de mouvement envoie un signal positif aux investisseurs étrangers : Maurice est un marché crédible, où des opérations de consolidation peuvent se concrétiser dans le respect des règles et dans un climat de confiance. Pour un petit pays inséré dans une économie mondialisée, c’est une force. Nous-mêmes, en tant que groupe, investissons et acquérons à La Réunion, aux Seychelles ou au Kenya. La logique de marché fonctionne dans les deux sens : il est naturel que des investisseurs étrangers s’intéressent aussi à notre territoire et puissent y investir sereinement avec toutes les protections nécessaires.

L’essentiel est de garder cet équilibre : rester maîtres de nos choix stratégiques tout en accueillant l’expertise et les capitaux qui peuvent renforcer notre compétitivité. C’est ainsi que Maurice continuera à jouer dans la cour des grands, sans jamais perdre son identité ni sa souveraineté économique.

Vos investissements massifs et vos performances illustrent le rôle central qu’occupe IBL dans l’économie nationale. Mais au-delà de ces chiffres macroéconomiques, c’est aussi dans le quotidien des ménages que votre influence se fait sentir, notamment à travers Winners, leader de la grande distribution. Or, dans un contexte d’inflation persistante, beaucoup de consommateurs estiment que les promotions se sont raréfiées depuis la Covid et que les prix restent élevés, ce qui pèse sur leur pouvoir d’achat. Comment répondez-vous à cette perception et quelles actions mettez-vous en place pour préserver l’accessibilité de vos produits ? Des plans d’expansions à l’horizon ?
Je comprends que beaucoup de familles ressentent une pression sur leur budget, parce que l’inflation touche directement le quotidien. Les prix alimentaires sont sous tension depuis plusieurs années, parce que des facteurs extérieurs pèsent sur nous : hausse du fret, dépréciation de la roupie, coûts salariaux et dépendance vis-à-vis de fournisseurs internationaux. Maurice reste un petit marché et n’a pas le même poids de négociation des géants mondiaux de la distribution.

Cela dit, chez Winners, les équipes s’emploient chaque jour à préserver l’accessibilité. Winners absorbe une partie des coûts et multiplie les campagnes promotionnelles, que ce soit en magasin ou en ligne. Nos clients le constatent : il y a une véritable guerre des prix à Maurice. Winners reste fidèle à son engagement : offrir le meilleur rapport qualité-prix.

Quant aux projets d’expansion, Winners compte 27 supermarchés et continue de moderniser son réseau pour être au plus près de chaque Mauricien. Chaque ouverture demande une étude de marché rigoureuse et des investissements importants ; l’équipe avance donc avec prudence. Dès qu’une opportunité réaliste se présente, elle est étudiée. L’objectif reste le même : accompagner les Mauriciens dans leur consommation de tous les jours, avec des produits accessibles et un service de proximité.

Dans ce contexte, je crois qu’il est essentiel que secteur privé et secteur public marchent davantage main dans la main. Les entreprises peuvent contribuer activement à définir des solutions concrètes pour soutenir le pouvoir d’achat et renforcer la sécurité alimentaire, mais cela ne pourra réussir qu’avec une collaboration encore plus étroite et renforcée pour le bien commun.

Cela dit, la question du pouvoir d’achat ne se limite pas au secteur de la grande distribution. Plus largement, l’environnement économique mauricien est perçu comme marqué par une certaine austérité : multiplication des taxes, pression sur les ménages, consommation en berne. Quel impact cette conjoncture a-t-elle sur vos autres activités et sur la dynamique générale du groupe ?
C’est une réalité : le pouvoir d’achat est sous pression. Les réformes sociales en cours et la hausse de la fiscalité pèsent sur les ménages, ce qui se traduit par une consommation plus prudente. Pour l’instant, nous ne voyons pas d’impact majeur sur les ventes au détail, mais nous restons très attentifs à l’évolution du marché. La force d’IBL, c’est sa diversification. Nous sommes présents dans la plupart des secteurs-clés de l’économie mauricienne. Quand un secteur ralentit, d’autres peuvent compenser. C’est ce qui assure notre résilience.

Mais il y a aussi des signaux d’alerte. Prenons le seafood : un secteur stratégique, aujourd’hui fragilisé par des difficultés structurelles telles que le manque de main-d’œuvre et un coût par employé en forte hausse depuis 18 mois. Cela met en danger un pan entier de l’économie et ses 6 000 employés. Il est donc essentiel de redonner de la visibilité et de la compétitivité à cette filière. Dans cet esprit, nous travaillons aux côtés du gouvernement dans le cadre des Assises de l’Océan afin de bâtir une stratégie commune pour renforcer le secteur.

En résumé, la conjoncture est exigeante. Mais notre modèle diversifié et notre discipline financière, avec des équipes performantes, nous permettent de rester solides, de continuer d’investir dans les secteurs d’avenir, et surtout, de contribuer à bâtir une économie plus résiliente et durable.

Plus encore, on estime aujourd’hui un climat difficile pour de nombreuses petites et moyennes entreprises, qui peinent à se développer ou même à maintenir leurs activités. Dans ce contexte, beaucoup s’interrogent sur le rôle des grands groupes ; notamment en tant que leader de l’économie mauricienne, à soutenir cet écosystème. En tant qu’entrepreneur vous-même quel regard portez-vous sur cette dynamique, et estimez-vous que le groupe soit assez présent dans l’investissement direct auprès des start-up locales, dynamiques et innovantes ?
Je suis convaincu que la croissance de Maurice passe par un écosystème équilibré où grands groupes, PME et start-up avancent ensemble. Les grands groupes ont la responsabilité de tendre la main, de créer des opportunités, de partager leur savoir-faire et de stimuler l’innovation. Chez IBL, nous prenons ce rôle au sérieux et nous continuerons à le renforcer. Notre ambition n’est pas seulement de croître, mais aussi de contribuer à un tissu économique plus diversifié, plus innovant et plus résilient.

Les petites et moyennes entreprises sont un pilier essentiel de notre économie : elles représentent des emplois, de l’innovation et une vraie proximité avec les Mauriciens. Chez IBL, nous travaillons avec elles au quotidien. Par exemple, dans l’Industrie, nous faisons appel à des PME pour l’achat d’équipements et de fournitures, ainsi que des installations spécialisées. Dans le Retail, nous collaborons avec de nombreux producteurs et fournisseurs locaux qui trouvent chez nous un débouché pour leurs produits.

Ce maillage est précieux : il permet aux petites structures de grandir aux côtés de nos activités, dans une relation de confiance sur le long terme.

C’est en additionnant ces forces : grandes entreprises, PME, start-up, mais aussi le secteur public, que Maurice pourra bâtir une croissance plus durable et rayonner au-delà de ses frontières. Cette logique de co-construction fait partie intégrante de la vision que nous défendons.

Dans un pays où la croissance repose de plus en plus sur la capacité à se diversifier et à innover, des secteurs émergents comme l’intelligence artificielle, les nouvelles technologies, la recherche et développement, la biotechnologie, la sécurité alimentaire ou encore la transition énergétique apparaissent incontournables. IBL a déjà commencé à s’y positionner. Quelles sont aujourd’hui vos priorités d’investissement immédiates dans ces domaines et, plus largement, comment le groupe entend-il contribuer à préparer la prochaine phase de croissance économique de Maurice ? Envisagez-vous également de vous engager dans de nouveaux secteurs au niveau local ?
Les secteurs que vous mentionnez – intelligence artificielle, nouvelles technologies, biotechnologie, sécurité alimentaire, transition énergétique – sont essentiels pour préparer la prochaine phase de croissance de Maurice. Chez IBL, nous avons déjà commencé à nous positionner dans plusieurs de ces domaines. Dans la santé, Life Together a renforcé sa présence avec l’acquisition récente de la Clinique Bon Pasteur. Elle enrichit un réseau de trois Life Medical Clinics, comprenant un laboratoire, un centre paramédical, l’hospitalisation à domicile et le centre de recherche CIDP. Ce pôle s’inscrit dans une approche de proximité au service des Mauriciens, alliant innovation et qualité de soins.

Dans l’énergie, nous poursuivons notre engagement avec IBL Energy, qui développe et investit dans des solutions accélérant la transition énergétique de la région. En particulier, nous avons développé et financé plusieurs centrales d’énergie renouvelable à Maurice, évitant ainsi l’importation de l’énergie nécessaire à nos activités industrielles. Je pense notamment à Energie des Mascareignes, qui produit du biogaz tout en traitant les eaux usées de nos activités Seafood, et aux 30 MWp de projets photovoltaïques en cours de réalisation dans le cadre du CNIS (Carbon Neutral Investment Scheme) de la CEB. Ces installations représentent déjà plus de 2 milliards de Roupies d’investissements cumulés à Maurice.

C’est un engagement que nous poursuivons également en dehors de nos frontières via notre filiale Equator Energy, qui a pour mission de proposer des solutions énergétiques propres, fiables et accessibles en Afrique de l’Est. Equator Energy vient d’ailleurs d’inaugurer la semaine dernière une centrale solaire captive de 10 MWp pour un grand cimentier à Mombasa.

Dans l’agroalimentaire, Alteo innove à travers sa marque Origin’Est, qui met en place des serres de dernière génération équipées de capteurs intelligents, de systèmes de ventilation et de contrôle précis de la lumière et de l’humidité. L’objectif est clair : contribuer à la sécurité alimentaire du pays et bâtir une île Maurice plus résiliente et moins dépendante des importations.

Nos priorités immédiates sont de consolider ces initiatives, d’accélérer la digitalisation de nos processus métiers et d’explorer comment les nouvelles technologies, y compris l’intelligence artificielle, peuvent transformer notre manière de travailler : améliorer notre efficacité opérationnelle, enrichir l’expérience client, renforcer la qualité de nos décisions et ouvrir de nouvelles perspectives d’innovation. Ce travail de transformation est nourri entre autres par des initiatives groupe telles que les IBL Excellence & Innovation Awards.

Mais notre rôle dépasse les murs d’IBL. La prochaine phase de croissance de Maurice dépendra de la capacité des grands groupes, des PME, des start-up et des institutions publiques à collaborer dans ces domaines stratégiques. C’est pourquoi nous cherchons à créer des passerelles, à multiplier les synergies et à rester attentifs aux opportunités locales qui contribueront à façonner l’économie de demain.

Plus également, le tourisme demeure tant un pilier de l’économie mauricienne, mais il traverse aussi des mutations profondes : nouvelles attentes des voyageurs, montée en puissance du durable, pression sur les prix et concurrence régionale accrue. Comment IBL, à travers ses activités dans l’hôtellerie et les services liés au tourisme, adapte-t-il sa stratégie pour rester compétitif ? Et voyez-vous encore dans ce secteur un moteur de croissance pour Maurice à moyen et long terme ? Que faut-il pour renforcer les activités ?
Le tourisme reste un pilier majeur de l’économie mauricienne, mais il traverse effectivement une période de transformation. Les attentes des voyageurs évoluent, la concurrence régionale s’intensifie et les prix subissent des pressions. La période exceptionnelle du « Revenge travel », post-Covid, est derrière nous. Pour rester compétitifs, il faut une vision claire et durable, qui donne plus de visibilité à la destination, qui cible mieux les marchés traditionnels mais aussi les marchés émergents, et qui valorise davantage l’authenticité mauricienne tout en investissant dans les talents et la formation.

Chez IBL, nous avons déjà pris ce virage à travers nos activités dans l’hôtellerie et les services liés au tourisme. LUX* et The Lux Collective, par exemple, intègrent pleinement la durabilité et répondent aux attentes des voyageurs modernes. Dans l’immobilier touristique, nous investissons dans des projets qui valorisent la qualité de vie, tout en renforçant l’attractivité du pays.

Nous croyons fermement que le tourisme peut continuer à être un moteur de croissance, à condition que nous investissions collectivement dans la stratégie nationale, la formation et la diversification des marchés. Il faut aussi veiller à la qualité de nos plages et lagons et à la propreté de notre île. Maurice a tous les atouts pour réussir ce virage, mais le statu quo n’est pas une option.

Je lance un appel à l’organisation rapide d’Assises du Tourisme, réunissant l’ensemble des parties prenantes – AHRIM, MTPA, Tourism Authority, ministère du Tourisme et secteur privé – afin de définir ensemble la vision du tourisme de demain : un tourisme durable, respectueux de notre environnement, de nos plages et de nos lagons, et porteur de valeur pour Maurice.

Finalement, comment ne pas parlez de votre impact en termes d’employabilité. Avec plus de 40 000 collaborateurs, IBL est l’un des principaux employeurs du pays. Dans un contexte marqué par des tensions sur le marché du travail, la fuite des talents et le recours croissant à la main-d’œuvre étrangère, quelle est votre conviction quant au potentiel du capital humain mauricien ? De quelle manière le groupe investit-il dans la formation, l’accompagnement et la rétention des compétences pour renforcer ce vivier local et préparer l’avenir ?
Avec plus de 40 000 collaborateurs, dont 19 500 à Maurice, IBL est avant tout une aventure humaine. Je crois profondément au potentiel des talents mauriciens : ils sont créatifs, engagés et capables de faire rayonner le pays bien au-delà de nos frontières. Notre responsabilité, c’est de les accompagner dans leur parcours, de leur offrir des opportunités de croissance et de mettre à leur disposition les outils qui leur permettront d’atteindre leur plein potentiel.

C’est notamment le rôle de la GREAT Academy. Depuis son lancement en 2023, elle s’est imposée comme un véritable catalyseur de transformation au sein d’IBL : elle définit nos standards d’excellence, les diffuse dans l’ensemble du Groupe et permet de développer les compétences dont nous avons besoin pour préparer l’avenir. Nous voyons déjà les résultats : de plus en plus de collaborateurs prennent des responsabilités élargies, et cela crée une dynamique positive dans toutes nos équipes.

Au-delà de la formation, nous travaillons aussi, à travers nos équipes People, sur la mobilité interne, la transmission des savoirs et la création d’un environnement de travail stimulant, avec un leadership exigeant, mais bienveillant. Nous savons que la fidélisation passe aussi par un sentiment d’appartenance fort et par l’attention portée au bien-être des équipes. Même avec un Groupe très diversifié – présent sur plusieurs territoires, cultures et métiers – nous gardons l’ambition de rester une seule et même famille, unie par une culture d’excellence partagée et par la volonté d’être les meilleurs dans ce que nous faisons, partout où nous opérons. Nos talents sont au cœur de cette ambition ; sans eux, il n’y a pas de réussite durable ni d’impact positif possible.

Enfin, au-delà de votre rôle de CEO, quel héritage souhaitez-vous laisser en tant qu’entrepreneur et leader mauricien ? Quelle est votre vision personnelle du développement de Maurice et de la place qu’y occupera IBL dans les années à venir ?
En tant que citoyen et entrepreneur mauricien, je souhaite que notre pays retrouve pleinement sa place de référence économique et sociale dans la région. Ensemble, nous devons regarder avec lucidité les grands défis qui s’annoncent – énergie, eau, attractivité, qualité des services publics, y compris le port et l’aéroport – et trouver les solutions adaptées. Nos aînés avaient choisi pour emblème de Maurice la phrase « The Star and the Key of the Indian Ocean ». C’est une belle inspiration pour nous rappeler notre vocation et continuer à la faire vivre.

L’héritage que je souhaite laisser est celui d’un groupe qui a su évoluer avec son temps, franchir des frontières, se diversifier et se renforcer à l’international, tout en restant fidèle à son rôle de pilier de l’économie mauricienne et d’employeur de choix pour nos 40 000 salariés. Je suis convaincu que c’est dans l’action collective, le dialogue et la responsabilité partagée que nous assurerons la compétitivité et la prospérité de notre île pour les générations futures.

Après presque 10 années à la tête d’IBL (post-fusion), je suis reconnaissant du chemin parcouru : Aujourd’hui, les bases sont posées pour que IBL continue de grandir, de se diversifier et de rayonner au-delà de Maurice tout en restant profondément enraciné dans notre pays.

Derrière notre performance, il y a avant tout des femmes et des hommes – nos collaborateurs, nos partenaires, nos actionnaires, les membres de nos Conseils d’Administration, et toutes celles et ceux qui nous font confiance au quotidien. Leur engagement est la véritable clé de notre réussite. Notre responsabilité première envers nos talents est de les accompagner, de leur offrir des opportunités pour grandir et s’épanouir, ici à Maurice comme partout où nous opérons. Au fond, notre ambition est simple : avancer ensemble et créer, pas à pas, des lendemains meilleurs – pour tous.

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