Une balade à travers l’architecture de Port Louis, c’est amener à lever les yeux pour observer ce qui nous entoure : une diversité d’influences et des contrastes de styles, matériaux et d’époques qui se côtoient dans une ville chargée d’histoire.
Quand on parle de patrimoine architectural mauricien, on pense certainement aux maisons coloniales aux toits de bardeaux et à la varangue ombragée. Pourtant, les différents courants d’architecture occidentaux ont eu leur influence à Maurice. Ces styles ont été adaptés au climat mauricien et à notre environnement naturel, utilisant la roche volcanique et le bois disponibles. Ils ont été “tropicalisés” pour devenir proprement mauriciens.
En 1731, les Français font de Port Louis le chef-lieu de la colonie. C’est avec le port que commence le développement de la ville, particulièrement sous le Gouverneur Mahé de La Bourdonnais. La Compagnie Française des Indes Orientales lui donne pour mission d’y aménager un port d’escale et de ravitaillement pour les navires traversant la Route des Indes. Lorsque La Bourdonnais se voit confier la tâche d’installer les structures essentielles au fonctionnement de la colonie, Port Louis devient alors une escale incontournable dans l’océan Indien.
Notre balade débute, là où tout commença : le port et son front de mer, connu aujourd’hui comme le Caudan Waterfront, inauguré en 1996. Si la plupart des vieux entrepôts ont disparu, quelques murs en roches volcaniques datant de l’époque britannique subsistent au cœur de cet ensemble postmoderne des années 1990.
IBL House est certainement un des plus beaux exemples de cet héritage. On peut y voir la date “1856” gravée dans la roche, les symboles maçonniques et le nom de l’architecte Georges Garbert au-dessus de la porte principale. Ce bâtiment, dont seul le rez-de-chaussée semi-industriel de la mi 19e siècle a été préservé, abritait alors Blyth Brothers and Co Ltd, fondé en 1835 par le commerçant britannique James Blyth, qui devint une des plus grandes maisons de commerce de Port Louis à l’époque.

La Loge, ainsi nommée à l’époque française, se situe autour de la Place d’Armes. Sa construction et sa fortification débutent dès 1725 sous le Gouverneur Denyon (1725-1726), allant de l’actuel théâtre au front de mer : l’Hôtel du Gouvernement au centre, et tout autour les Magasins à Vivres, la Boulangerie du Roy, la Prison, mais aussi l’Armurerie et la Salle d’Armes, d’où son nom.
La place est bordée de bâtiments datant de différentes époques et aux styles éclectiques. Le plus ancien est l’Hôtel du Gouvernement, classé Monument National. Il commence à être construit en roches volcaniques en 1731 sous le Gouverneur de Maupin (1729-1735), lorsque le chef-lieu de la colonie est transféré de Vieux Grand Port à Port Louis. Le Gouverneur La Bourdonnais viendra renforcer le bâtiment existant en 1738 et le nomme Hôtel du Gouvernement.
Le siège de la HSBC à la Place d’Armes est également classé Monument National. Construit à la mi 19e siècle, il se situe à l’emplacement de ce qui fut l’Intendance durant la période française, et plus tard le siège de la Banque de Maurice. Différentes banques se succédèrent dans ces murs jusqu’à ce que le HSBC s’y installe en 1983. Dans ce bâtiment de style néoclassique victorien, la colonnade du portique sur la façade avant alterne une simple colonne et des doubles colonnes en fonte. Faites le tour pour découvrir une porte dotée de pilastres ornementaux (colonnes décoratives encastrées dans la façade) et surmontée d’un fronton triangulaire dans lequel on aperçoit difficilement le nom de l’architecte, Georges Garbert, et la date de construction, 1860 ou 1861.
À quelques pas de là, dans l’axe du Square Bowen, ce bâtiment classé Monument National de 1879, abrite les bureaux de l’AfrAsia Bank dans le même style architectural néoclassique victorien. Remarquez les ferronneries des balustrades et le portique devancé par une colonnade en fonte, dorique au rez-de-chaussée, ionique à l’étage, ainsi que les frontons triangulaires au-dessus des fenêtres à l’étage, éléments ornementaux caractéristiques du néoclassicisme. La corniche cache un magnifique toit en bardeaux doté de lucarnes du type des maisons traditionnelles mauriciennes.
Remontons la rue de l’Intendance depuis la Place d’Armes pour découvrir l’ancien bâtiment du Trésor, classé Monument National et restauré en 2003 pour abriter les bureaux du Premier ministre. Les bâtiments du Trésor furent construits entre 1883 et 1889. On voit encore l’inscription sculptée dans la roche autour de la porte d’entrée principale : “Public Offices 1883-1889”. Avant cela, c’était l’emplacement de la Chapelle du Conseil, du Bureau de la Guerre, de la Caisse et du Greffe. L’architecture de ce bâtiment en pierres volcaniques est typique des bâtiments administratifs de l’époque. Remarquez les galeries au rez-de-chaussée et au premier étage, avec un portique bordé de piliers en roche carrés au bas et de belles colonnes en fer forgé ouvragées à l’étage.
Juste en face, un bâtiment en béton brut, hermétiquement clos et doté du blason de Maurice, est des plus mystérieux pour les visiteurs non-initiés : le Parlement. Conçu en 1968 par les architectes britanniques Edwin Fry et Jane Drew, on voit là un exemple de modernisme et particulièrement du style brutaliste des années 1960-1970. C’est une période où la fonction prime sur la forme. Très expressionniste, ce bâtiment est totalement fermé sur la rue.
Plaçons-nous maintenant sur la Place Nelson Mandela d’où nous pouvons apercevoir un condensé de styles architecturaux très diversifiés en un tour d’horizon, allant de la maison traditionnelle mauricienne au brutalisme, en passant par le postmodernisme.
Datant de 1750, voici un des plus anciens bâtiments de Port Louis : le siège social de Poncini & Co., fondé par Alfred Poncini, horloger suisse arrivé dans l’île en 1925. Avec le commerce au rez-de-chaussée et l’habitation à l’étage, on retrouve des éléments caractéristiques de la maison traditionnelle mauricienne de ville. Leur architecture était adaptée au climat chaud et humide de l’île : la varangue permettant d’éviter que le soleil ne tape directement sur la façade de la maison, le toit en pente pour l’écoulement des pluies, un perron surélevé pour isoler de l’humidité du sol. Reflétant bien l’histoire de l’île et le savoir-faire des artisans mauriciens, ces maisons ont d’abord été construites par les charpentiers de marine. Chaque groupe de migrants a amené ses connaissances et savoir-faire culturels et techniques pour en faire une architecture véritablement mauricienne.
Construit entre 1820 et 1822, à l’emplacement de l’ancien marché, le Théâtre de Port Louis est classé Monument National. C’est un des plus anciens théâtres de l’océan Indien et de l’hémisphère sud. Fermé depuis 2008 pour rénovation, les travaux touchent à leur fin. Le premier théâtre de l’île avait été construit en 1788 dans le Jardin de la Compagnie. Après sa destruction par le cyclone de 1818, l’actuel théâtre de Port Louis, dessiné par l’architecte Poujade, est construit. Bel exemple néoclassique, ce bâtiment reprend des éléments inspirés de l’antiquité gréco-romaine, tels la façade avant avec un portique hexastyle (à 6 colonnes) aux colonnes doriques, un fronton triangulaire, ou encore l’alternance à l’étage de frontons triangulaires, cintrés et plats aux fenêtres.
Changeons radicalement d’époque et d’influences avec ce bâtiment qui abritait La Flore mauricienne, aujourd’hui La Flore by Opium, qui fut un établissement incontournable de la haute société mauricienne et des hommes d’affaires, fondé mi 19e siècle à la rue Newton.
Datant de 1964 et dessinée par J.J. Boy de La Tour et J. Gustave Rey, cette construction est un bel exemple de modernisme. On voit les influences de Le Corbusier avec ce dialogue entre les lignes verticales et horizontales, les pare-soleil et les fentes horizontales.
Continuons sur la rue de l’Intendance qui rejoint la rue Pope Hennessy. À l’angle de la rue Sir Seewoosagur Ramgoolam, ce bâtiment a abrité la résidence et les entrepôts de Robert Surcouf (1773-1827), le fameux corsaire de Saint-Malo qui semait la terreur sur la route des Indes aux navires britanniques. Le lieu est appelé “bâtiment Delange”, du nom d’une Demoiselle Delange à qui appartenait cette maison jusque dans les années 1950. N’ayant pas de descendants, elle aurait fait don du lieu à la municipalité qui en fit des bureaux pour des médecins et des avocats œuvrant pour les pauvres. On y trouve au rez-de-chaussée, le magasin La Renommée qui existe depuis une cinquantaine d’années et la tabagie Père Laval depuis 1934. À l’intérieur, la charpente en bois est apparente à certains endroits et les murs sont en roches volcaniques taillées à la main. Cette maison est un exemple remarquable de l’architecture portlouisienne fin 18e – début 19e siècle. Le bâtiment a préservé sa structure initiale, avec une cour intérieure où la nature y a repris ses droits : les racines couvrent les roches et ferronneries. Vous apercevrez peut-être la cime de l’arbre majestueux situé dans cette cour, en vous plaçant sur les marches du Emmanuel Anquetil Building.
Juste à côté, le Emmanuel Anquetil Building est dans un tout autre style : brutaliste issu du mouvement moderniste des années 1960-1970, en béton brut et aux motifs incrustés, signé par Edwin Fry et Jane Drew. Le bâtiment est sur pilotis, caractéristique du modernisme, permet un passage piétonnier en bas. L’épaisseur des colonnes diminue aux étages, selon la répartition des charges, exprimant la prédominance de l’ingénieur sur l’architecte.

Après avoir longé le Jardin de la Compagnie, nous arrivons sur La Chaussée. Au coin de la rue Docteur Ferrière, le bâtiment de style moderniste classique, inauguré en 1957, abrite la Development Bank of Mauritius. La structure verticale lie l’intérieur et l’extérieur du bâtiment, montrant un modernisme “tropicalisé”, adapté à notre climat – une telle structure ne serait pas possible en Europe à cause des ponts thermiques. La rigidité de la structure est assouplie par l’angle arrondi du bâtiment et les auvents de béton courbes, qui accentuent la résistance.
Au carrefour suivant, deux coins symétriques se font face. C’est un bel ensemble néoclassique des années 1890. On retrouve des éléments typiques de ce style, tels que des pilastres ornementaux : doriques sur le Café de la Presse et ioniques sur le magasin 361. Dans l’arcade de la fenêtre d’angle du Café de la Presse, on peut lire l’inscription sculptée dans la roche “MB 1896”.
Rendons-nous à présent dans le quartier du Rempart où vivait l’aristocratie urbaine, les notables, les hauts employés de l’administration dans les années 1750. Les épidémies de 1866 provoquèrent leur exode dans les hauts, notamment vers Curepipe. Le quartier fut ravagé par de terribles incendies en 1893 et 1896, mais quelques maisons traditionnelles de l’époque ont été conservées.
Nous terminons cette balade dans cet ensemble restauré en 2019, où se situait le Génie Civil à la fin du 19e siècle. Au cœur de la cour intérieure, l’ancien entrepôt au toit à structure métallique arrondie témoigne de l’arrivée des charpentes métalliques à la seconde moitié du 19e siècle.
À travers cette balade dans Port Louis, nous avons pu découvrir des trésors architecturaux. Observer ces bâtiments et leurs détails architecturaux, prendre le temps de les apprécier, c’est aussi mieux comprendre le passé de cette ville – mettre en lien cette diversité architecturale avec l’histoire de la société mauricienne, la diversité des origines et des savoir-faire, qui font toute notre richesse culturelle.
Architecture classique : Datant de la fin 16e – début 17e siècle, ce style architectural est issu de l’admiration et de l’inspiration de l’Antiquité. Il se caractérise par la rationalité des proportions, les compositions symétriques, l’équilibre et la sobriété du décor.
Style géorgien : L’architecture géorgienne fait référence au style architectural des pays anglophones entre 1720 et 1840. Elle est caractérisée par ses proportions, son équilibre et une décoration dérivée de la Grèce et la Rome Antiques. Ce style qui s’est répandu dans les colonies anglaises, adhère au courant architectural classique.
Architecture néoclassique : Entre 1750 et 1830, on voit un retour aux sources de l’art gréco-romain par des proportions harmonieuses, l’ordre et la symétrie, un retour à la simplicité, ainsi que l’utilisation d’éléments d’ornements sculptés issus de l’antiquité, tels que les colonnes, frontons, portiques.
Style victorien : Architecture pratiquée durant l’ère victorienne, entre 1837-1901. Ce style “composite” mêle des sources d’inspiration issues de diverses traditions du passé. L’ère victorienne connaît un regain d’intérêt pour les formes classiques issues de l’Antiquité grecque et romaine. On parle alors de néoclassicisme victorien. Cependant, à l’inverse du néoclassicisme, l’ordonnance est souvent asymétrique ou irrégulière.
Style moderniste : Ce courant apparait dans la première moitié du 20e siècle et s’est diffusé dans le monde entier dans les années 1960. L’architecture moderniste abandonne le modèle classique, pour utiliser les nouvelles techniques et matériaux (béton, fer, verre). Elle repose sur un principe fondamental : le fonctionnalisme. Les formes et les espaces deviennent plus fonctionnels et ne doivent intégrer aucune caractéristique qui ne soit pas essentielle, aboutissant à un style minimaliste. Le brutalisme, utilisant le béton brut de décoffrage, fait partie du courant moderniste.
Style postmoderniste : Vers la fin des années 1970, les architectes postmodernes introduisent une rupture radicale qui s’oppose au mouvement moderne et son fonctionnalisme. On voit un retour de l’ornementation sur les façades en opposition au minimalisme ornemental du modernisme.
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