Dans un contexte de crises sociales, écologiques et économiques croissantes, Frédéric Lenoir, philosophe et auteur reconnu, partage sa vision d’une transformation nécessaire de notre société. Il appelle à une transition, soulignant l’importance de la sagesse, du désir bien orienté, et de la liberté intérieure pour surmonter les défis actuels.
À travers cet entretien, il explore les moyens pour les individus et les entreprises de se libérer des contraintes et de la compétition, en favorisant un mode de vie plus équilibré et conscient.
Nous sommes actuellement dans une logique de la quantité où nous allons vers le “toujours plus” — plus de performances, de rentabilité, maximisation du profit — qui conduit à une financiarisation de l’économie. Cette idéologie de la quantité conduit à écraser l’être humain avec un consumérisme excessif, à des injustices entre les sociétés et à la catastrophe écologique.
Il s’agit de passer de la logique du “toujours plus” – la quantité – à la logique du “mieux-être” – la qualité. Il faut savoir dire “stop”. Je possède déjà une maison et une voiture, je n’ai pas besoin de dominer mon voisin parce que je suis dans la rivalité mimétique.
Dans la logique de la qualité, on va créer un art de vivre. Il s’agit plutôt de se contenter de choses que nous avons et qui sont suffisantes pour vivre bien et à prendre le temps de vivre.
Aujourd’hui, dans les sociétés occidentales, les individus sont exposés parce qu’ils ne peuvent pas sortir de cette spirale. Les individus et les sociétés iront beaucoup mieux, en passant de la logique de la quantité à la logique de la qualité.
Pas mal d’entreprises découvrent que leurs collaborateurs qui sont écrasés par cette compétition et par le culte de la performance, font des dépressions. Il faut tenir compte des besoins humains et offrir une meilleure qualité de travail : plus de télétravail pour perdre moins de temps dans les transports, un management bienveillant qui tient compte de la sensibilité des collaborateurs et ne pas les écraser avec des injonctions qui peuvent être brutales. Même si on reste dans une logique de profit, on peut être attentif au bien-être des salariés.
Certaines entreprises vont plus loin en intégrant les grandes considérations actuelles et en allant vers des objectifs écologiques et solidaires. Cela les rend moins performantes sur un plan strictement financier, mais ça leur permet aussi d’attirer une clientèle qui est sensible à toutes ces questions-là.
Aujourd’hui, beaucoup de jeunes n’ont plus envie de travailler dans des entreprises qui sont dans la logique capitaliste avec une structure pyramidale. Ils cherchent une qualité de vie avec des conditions de travail où ils ont du temps pour eux ou une entreprise avec un mode de gouvernement plus collaboratif. Ils créent eux-mêmes des startups ou vers des petites entreprises qui ont ces modes de raisonnement. Ce qui fait que de grosses entreprises ont de plus en plus de mal à recruter. Il y a une évolution des mentalités chez les jeunes qui risque d’obliger les entreprises à sortir de cette logique de maximisation du profit que réclament les actionnaires mais qui sera de plus en plus intenable pour les individus, les sociétés et pour la planète.
On se rend compte qu’il est plus judicieux pour les entreprises de s’orienter vers la qualité plutôt que vers la maximisation du profit. Par exemple, ça fait plusieurs années que les étudiants d’HEC, la principale école de commerce en France, ont demandé que toutes les entreprises qui viennent chercher les jeunes promus affichent les conséquences, les critères environnementaux et sociaux de leur entreprise.
Ce qui fait que ça oblige, même pour des raisons économiques, des grandes sociétés à changer de fonctionnement, de logique et de cible pour faire évoluer leurs méthodes.
Oui. C’est la prise de conscience de la population qui donne une nouvelle prise de conscience aux entreprises qui, même pour des intérêts économiques, vont devoir évoluer.
Oui et non. Certaines personnes peuvent être sages naturellement. Quand j’étais enfant, j’ai connu un vieux paysan qui n’avait jamais fait d’études de philosophie et qui avait une sagesse extraordinaire innée par l’éducation qu’il a reçue. Il ne s’était jamais demandé “comment m’améliorer en tant qu’être humain”. C’est son lien avec la nature qui le rendait plein de bon sens, de discernement et de respect.
La nature est maîtresse de sagesse. Mais pour ceux chez qui ce n’est pas inné – qui sont quand même plus nombreux – la sagesse peut être un désir. Le désir de s’améliorer en tant qu’être humain, de grandir dans l’intelligence, dans la conscience et dans l’amour, dans le respect. Ça peut être un objectif de vie. Dans ce cas, on peut chercher des outils – des philosophies, des pensées, des pratiques – qui vont nous aider à nous améliorer, à être plus en paix avec nous-mêmes, avec les autres et avec le monde.
Il y a deux types de liberté. La liberté politique, c’est faire ce qu’on veut – j’ai envie de voyager, je peux voyager ; j’ai envie de faire tel métier, je peux faire tel métier. Cette liberté politique est très importante. On n’y pense pas souvent, mais la liberté intérieure est aussi importante : c’est la capacité de ne pas être mû par les injonctions de nos parents, de la société, de la culture dominante dans laquelle on est, de notre religion.
Avec la psychanalyse, nous savons que nous sommes mus par notre inconscient et que nous répétons souvent ce que nous avons vécu dans notre petite enfance. Le chemin de libération intérieure, c’est la connaissance de soi par l’introspection, en s’observant pour comprendre ce qui me fait vraiment vibrer. “Est-ce que je fais ce métier pour faire plaisir à mes parents ou est-ce ma vocation profonde ?” “Est-ce que je fais des choix pour me faire vraiment plaisir ou pour imiter les autres ?” Pour ça, il faut prendre le temps de s’observer pour se connaître.
Et le problème, c’est qu’on est dans un monde où on n’a plus le temps. On est dans l’action en permanence et on n’est pas assez dans la réflexion. C’est donc important de prendre des moments d’introspection pour questionner si j’oriente ma vie de manière juste en fonction de mes désirs les plus profonds et pas uniquement de toutes ces injonctions sociétales.
On confond individualisme et ce que Jung appelle le “processus d’individuation” qui veut dire “devenir l’être véritable que je suis”. Mais l’individuation, ce n’est pas l’individualisme. Lorsqu’on est soi-même, on est mieux relié aux autres. L’individuation s’accompagne de la communion – plus je suis moi-même, plus j’ai envie d’être en lien avec les autres. Alors que l’individualisme suggère d’être entièrement centré sur soi.
C’est ce que disaient les Grecs, et c’est ce que disait le Bouddha. Plus l’individu s’épanouit en profondeur personnellement, plus il est heureux. Plus il va rayonner, plus il va avoir le souci du bien commun. Pour les sagesses antiques, il y a un lien intrinsèque entre la poursuite du bonheur individuel et la poursuite du bien commun. Les gens très égoïstes ont plein de petits plaisirs, mais n’ont jamais de grandes joies. Les grandes joies sont liées à l’amour, à la bonté et au don. La nature humaine est bien faite, puisque l’altruisme nous rend heureux. Mais il faut le comprendre, l’expérimenter et le mettre en action.
On a tendance à juger notre bonheur et notre malheur en fonction des événements extérieurs. Or, les philosophes stoïciens disent qu’on a la capacité de changer ce qui dépend de nous. Deux personnes peuvent vivre la même difficulté – l’un sera complètement énervé, accablé, stressé, alors que l’autre, parce qu’il prend les choses avec philosophie, essaiera de s’adapter pour trouver les meilleures solutions.
Une difficulté peut être une opportunité pour s’améliorer. On peut dire que si quelque chose ne me convient pas, je suis responsable de chercher autre chose. Plutôt que de subir sa vie, on peut en être l’acteur en ayant une maîtrise sur nos choix et nos ressentis. Si quelqu’un qui vit une grave maladie est en colère contre la vie, il va souffrir deux fois – de la maladie et de son ressentiment contre la vie d’être malade. Alors que quelqu’un qui accepte et qui dit que cette maladie va peut-être lui permettre de comprendre des choses, il va beaucoup moins souffrir.
C’est ça la sagesse : il va comprendre qu’à partir de ce danger, il y a peut-être quelque chose qui peut le faire évoluer. Souvent, quand on vit une épreuve, ça permet de créer du lien. Finalement, le bonheur et le malheur sont fondamentalement à l’intérieur de nous. On a vraiment la capacité d’activer l’un ou l’autre en fonction des circonstances qui nous arrivent. La vie n’est jamais toujours bien ou jamais toujours mal. Il s’agit, pour chacun d’entre nous, d’apprendre à gérer les épreuves pour s’en servir comme un tremplin pour s’améliorer.
L’âme du monde raconte qu’il y a des sages de toutes les religions du monde qui font des visions sur une grande catastrophe et ils doivent transmettre à des adolescents les clés de la sagesse universelle, au-delà de toutes les différences religieuses. Dans le tome 2, dix ans après la grande catastrophe écologique, ces adolescents, qui ont grandi, enseignent la sagesse aux survivants pour qu’ils ne recommencent pas les erreurs du passé. Effectivement, je suis persuadé qu’on va aller vers des catastrophes de plus en plus grandes.
Tant qu’on ne change pas notre mode de vie, tant qu’on ne change pas notre manière de consommer et qu’on continue de détruire les écosystèmes, de créer des tensions internationales, tant qu’on reste dans la prédation par rapport à la nature, dans la violence et la compétition des nations, on va vers des catastrophes. On le voit tous les jours, il y a de plus en plus de dérèglements climatiques qui entraînent des catastrophes écologiques qui vont entraîner des catastrophes de civilisation qui vont créer des chaos dans les pays industrialisés.
Je pense qu’on va vraiment vers de très grandes épreuves à l’échelle de l’humanité et ce sera, malheureusement, le seul moyen pour que l’humanité change vraiment. Pour l’instant, on change des petites choses, on met des rustines, mais on n’a pas encore entendu le message que nous envoient la nature et les déséquilibres sociaux qui sont des conséquences d’un capitalisme ultralibéral exacerbé.
Je ne suis pas contre le capitalisme, mais contre la maximisation des profits. Je suis contre le fait de dire que plus on va enrichir les plus riches, plus ça va profiter à toute la société globale. Ce modèle a atteint ses limites et il conduit à une catastrophe économique, sociale et écologique.
Ce qui me rend optimiste, c’est que si on regarde l’histoire longue, en fait, on s’aperçoit que la conscience morale de l’humanité et la connaissance n’ont cessé de progresser. Dans l’Antiquité, on avait Socrate, Aristote et Platon. Mais ils toléraient l’esclavage et considéraient que les femmes étaient inférieures aux hommes ! Finalement, notre conscience morale a beaucoup progressé. Aujourd’hui, on considère qu’on n’a pas le droit d’utiliser des êtres humains comme des machines, que les femmes et les hommes doivent être égaux, qu’on doit respecter la sensibilité des animaux. Il y a un progrès moral des sociétés.
Il y a encore beaucoup de chemin à faire, mais cette prise de conscience s’est faite au cours des derniers siècles et notamment avec l’émergence des libertés et des droits individuels. Malgré l’impact négatif de ce consumérisme débridé, il y a quand même beaucoup de progrès qui ont été faits sur le plan de la conscience et sur le plan philosophique. Et ça, c’est un encouragement. Comme les jeunes générations qui ne veulent pas mettre l’argent au-dessus de tout et qui cherchent plutôt une qualité de vie et préfèrent partager avec les autres.
Discover what we mean by shaping better lives and better tomorrows through the stories in our latest together magazine.