Entretien avec Virginie Bissessur, directrice de Pédostop

Gens et Culture

Depuis 2005, l’ONG Pédostop est engagée dans le soutien légal, psychologique et médical des mineurs victimes d’abus sexuels à Maurice. L’ONG mène également des campagnes de prévention auprès du public. Nous avons rencontré Virginie Bissessur, sa directrice, pour mieux comprendre ce fléau destructeur, voilé par le tabou.

D’un point de vue légal, qu’est-ce qu’un abus sexuel sur mineur ?

Un abus sexuel sur un mineur est une violence de nature sexuelle qu’un enfant, qui n’est pas en capacité de donner un consentement éclairé, subit. La majorité sexuelle à Maurice est de 16 ans.

Pourquoi est-ce un fléau tabou et quelles en sont les conséquences ?

On est dans une société patriarcale où, quand un abus sexuel a été commis, on ne blâme pas l’auteur, mais la victime pour s’être retrouvée dans cette situation-là. Donc forcément, les victimes ont très peur de venir parler à cause du backlash qu’elles vont devoir affronter. C’est encore plus tabou et humiliant quand c’est un garçon qui cherche à parler de l’abus qu’il a subi, car ça va parfois résulter en bullying à l’école.

Il y a aussi la honte familiale. Souvent, le point commun entre les agresseurs est qu’ils se trouvent dans l’entourage immédiat de l’enfant. La famille ne soutient pas la victime qui parle et, au contraire, va tout faire pour que la victime se taise et ne mette pas le membre de la famille à mal. 

Quelle est la situation à l’étranger ? 

Ce tabou existe partout à travers le monde, mais on peut voir que certains pays font des efforts. On sent qu’il y a une volonté politique d’accompagner, de comprendre et, petit à petit, certaines lignes commencent à bouger. En France, la Commission Indépendante sur l’Inceste et les Violences Sexuelles faites aux Enfants (CIIVISE) a écouté 25 000 victimes [N.D.L.R : la CIIVISE a été créée en 2020] et a fait des recommandations pour que les prises en charge soient améliorées.

Cette enquête a conclu que 10 % de la population en France sont victimes d’incestes. L’Australie aussi fait d’énormes efforts. Par exemple, dans l’État du Queensland, pour tout job en relation avec les enfants, les postulants doivent avoir une ‘Blue Card’. Celle-ci doit être renouvelée tous les ans et affirme que le détenteur n’a pas été condamné précédemment pour des abus sexuels ou des comportements inappropriés envers des enfants, et qu’il est ‘clean’ pour travailler avec des enfants, que ce soit dans l’éducation, le soin, la psychologie, entre autres domaines.

Ce système est en place depuis environ trois ans et les autorités doivent encore mesurer son impact, mais c’est déjà un premier rempart pour empêcher les prédateurs d’approcher les enfants. 

Existe-t-il un système pénal solide dans le monde qui offre justice aux victimes rapidement ? 

Tout système est perfectible, que ce soit en Europe, en Afrique du Sud, en Inde, ou en Asie. Mais on peut déjà regarder nos confrères réunionnais, juste à côté, qui appliquent une procédure française appelée ‘L’audition Mélanie’. L’enfant victime d’abus sexuel est dans un child-friendly room, où les meubles sont à sa hauteur et où il a de quoi jouer et dessiner. Dans cette salle, il y a aussi un miroir sans tain, derrière lequel il y a un psychologue, un médecin et d’autres professionnels de la santé. L’enfant est interrogé par les policiers et est informé qu’il est filmé. On lui explique à quoi va servir cet entretien. La vidéo permet d’observer le langage non verbal : attitudes, énervements, moments de stress. À Maurice, dans le premier draft de la Children’s Act, il y avait la proposition de mettre en place ce dispositif. Malheureusement, au moment où ça a été voté au parlement en 2020, ‘L’audition Mélanie’ avait disparu du texte. Ça aurait pu être un véritable progrès dans la prise de parole de l’enfant.

Que recommandez-vous pour améliorer le système actuel ?

À Maurice, on a des directives qui tendent à mener les auditions des victimes dans un environnement ‘child-friendly’ mais aucun budget n’a été voté et alloué pour les mettre en place. Le dispositif de ‘L’audition Mélanie’ est extrêmement intéressant parce qu’il évite à l’enfant de devoir tout répéter. L’audition a lieu au sein de ce qu’on appelle un institut médico-légal, où se trouvent toutes les institutions responsables de la prise en charge de ce type d’abus : légale, médicale, psychologique. Or, à Maurice, ces trois institutions sont dans trois lieux différents. Par exemple, dans le Nord, la CDU est à Goodlands, la Brigade Pour la Protection de la Famille (BPF) à Piton, et l’hôpital à Pamplemousses. Donc, pour la victime ou la famille, c’est un long parcours du combattant jusqu’à obtenir justice. ‘L’audition Mélanie’ évite cela parce que tous les professionnels sont au même endroit. L’enfant est filmé et il n’a pas besoin de répéter les faits plusieurs fois. Son dossier ne va pas voyager d’une institution à une autre avec un risque de perte d’informations ou de perte d’investissement.

Que permet le soutien psychologique aux victimes ? 

Déjà l’enfant peut comprendre qu’il n’est pas coupable de ce qui lui est arrivé. Ensuite, ce soutien permet de travailler sur la confiance en soi et sur son rapport à son corps et les relations à l’autre. Le thérapeute va aborder une multitude de dimensions qui vont permettre à l’enfant de développer des outils pour pouvoir gérer les symptômes du traumatisme et aussi les comprendre. L’être humain peut se reconstruire même après un très grand malheur, mais pour cela, il faut un accompagnement approprié. La difficulté à trouver des psychologues qualifiés dans la gestion de ce type de traumatisme est un autre défi…

Qu’observez-vous avec les amendements de lois ? 

Il y a une amélioration. Avec l’arrivée d’Internet, les moyens de commettre les délits ont changé. Maintenant, à travers un écran, un message vocal ou écrit, on peut abuser d’un enfant. Il était temps que la Children’s Act reconnaisse cette composante comme un acte condamnable. Il y a aussi de nouvelles offences comme le Child’s Grooming qui consiste à manipuler l’enfant avant de passer à l’acte. Il n’y a également plus aucunes zones grises autour de la définition du consentement. En dessous de 16 ans, il n’y a pas de consentement possible, point à la ligne. 

Tant qu’on aura la pression des parents et de la société contre une vraie éducation sexuelle, on ne pourra briser les tabous.

Qu’en est-il de l’éducation sexuelle à Maurice ?

Maurice s’était déjà fait taper sur les doigts par l’End Child Prostitution and Trafficking (ECPAT) dans son rapport ‘Country Review – Mauritius July 2019’ pour son “lack of sexual education”. Avec Internet, l’éducation sexuelle se fait via la pornographie, accessible en deux clics. C’est une éducation qui ne reflète pas la réalité d’une relation sexuelle et qui met sur un piédestal la violence ou encore la domination. Nos enfants pensent que c’est ce que nous, adultes, faisons. On parle des victimes mineures mais il faut noter qu’un quart des agresseurs est un mineur. Lorsqu’on fait des ateliers d’éducation à la sexualité, on se rend compte que les enfants ne connaissent pas leur corps et ne savent comment fonctionne le plaisir sexuel. On voit aussi les cultes religieux qui ont kidnappé le débat et il est difficile, ne serait-ce que de parler de sexualité. On revient sur le tabou mais tant qu’on aura, je pense, la pression des parents et de la société contre une vraie éducation sexuelle, on ne pourra les briser. 

IBL on the Move soutient l’ONG Pédostop

Pédostop est l’ONG bénéficiaire de la 12 e édition du IBL on the Move qui s’est tenue le 20 avril dernier. Grâce aux 1167 inscriptions et aux donations des sponsors, un chèque de Rs 893 100 a été remis à l’ONG.

Cette somme permettra à Pédostop de financer le soutien légal, psychologique et médical des victimes mineures issues de familles dont le revenu mensuel ne dépasse pas Rs 30 000. Elle aidera aussi aux campagnes de sensibilisation auprès du public. Plus d’informations sur l’ONG Pédostop sur www.pedostop.org

 

 

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